Les carnet de rencontres

Interview de Philippe Foussier, ancien grand-maître du GODF (2017-2018)

 

En marge de la conférence du 6 avril 2022, R&A a profité de la venue de Philippe Foussier à Ancenis-Saint-Géréon pour l’interroger sur l’engagement maçonnique.

 

R&A : Les FM qualifient de profane ce qui leur est extérieur : pourquoi ? peut-on parler de rupture ou de méfiance vis-à-vis de la société ?

 

Ph F : Si la Franc-maçonnerie a bien sûr évolué en trois siècles, des invariants demeurent. En devenant franc-maçon, le nouvel initié conquiert un espace de liberté que ne lui autorise pas ou insuffisamment le monde profane. 

Il se déleste de ses « métaux » pour chercher en lui des ressources inexplorées. 

En se retrouvant en loge, les francs-maçons refusent de se laisser bercer par la société du spectacle que propose le monde extérieur. Ils sont présents dans les temples pour échapper temporairement à cette société ; pour l’observer, certes, mais pour l’éclairer. 

Le cadre spatial et temporel dans lequel les francs-maçons se réunissent, le rite et le rituel, les symboles, les mythes sont là pour permettre au franc-maçon de rompre pendant quelques heures avec le monde profane. Tous ces éléments matériels et immatériels sont présents pour lui proposer un cadre qui a, finalement, peu changé depuis les débuts de la franc-maçonnerie spéculative, au début du XVIIIe siècle.

 

R&A : La FM est le produit d’une tradition très ancienne : est-elle toujours en phase avec la société actuelle ? Peut-on dire qu’elle relève d’une logique d’influence ?

 

Ph F : La caractéristique de la Franc-maçonnerie à laquelle nous sommes attachés au Grand Orient de France, c’est certes sa capacité à embrasser les grands problèmes contemporains mais aussi de prendre de la distance avec les modes et les lubies du moment. 

C’est la raison pour laquelle nous nous réunissons dans des loges à l’écart du monde, préservés temporairement du tumulte et de l’urgence. Pour nous aider à mener notre réflexion, nous utilisons des symboles qui ne sont, dans notre tradition maçonnique, que des outils et donc des moyens pour organiser et stimuler notre réflexion.

Les francs-maçons du Grand Orient de France et des Obédiences qui partagent ses positions libérales et adogmatiques bâtissent concomitamment leur temple intérieur et le temple extérieur : la démarche initiatique en amont, la résolution du fait social en aval. C’est aussi l’une des caractéristiques de ce modèle maçonnique de ne pas séparer ces actions et ces réflexions. 

Le franc-maçon travaille à l’utopie de la réalisation d’une République universelle que la loge maçonnique incarne dans ses modes de fonctionnement comme dans ses principes. Face aux fanatismes de notre temps, la franc-maçonnerie se doit d’être aux avant-postes de la résistance intellectuelle et morale, mobilisant sa tradition émancipatrice au service d’une modernité en proie à la convergence des obscurantismes. En puisant sa force dans la Renaissance comme dans les Lumières, l’humanisme doit demeurer son combat. Albert Einstein affirmait : “Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal. Mais par ceux qui les regardent sans rien faire”. Les francs-maçons ne sont pas des spectateurs de la société qui les environne. Ils sont pleinement inscrits dans le combat humaniste, un combat culturel, un combat d’idées.

 

R&A : En quoi consiste le fait de devenir Franc-maçon ?

 

Ph F : Lorsqu’un impétrant souhaite rejoindre la franc-maçonnerie, c’est pour y trouver autre chose que ce que la vie profane lui propose -voire impose- à jet continu. Il vient y chercher un autre univers, une autre manière de penser, apprendre à endiguer ses réflexes et non à les consolider. 

La tenue permet au franc-maçon de ne plus être soumis aux pressions du temps, à l’accélération permanente de la vie sociale et personnelle du dehors, rythmée par les obligations matérielles diverses tout autant que par les réseaux sociaux et le monde virtuel.  Au cours de la tenue, on peut enfin jouir d’une certaine lenteur, privilège en voie de raréfaction. Et quand tout nous enjoint au-dehors à faire et penser vite, à se situer dans des alternatives binaires, l’espace-temps maçonnique nous invite à apprécier la complexité des choses, à distinguer l’essentiel de l’écume, à mesurer les subtilités d’un raisonnement plutôt qu’à en privilégier la rapidité. Depuis trois siècles, le franc-maçon dispose d’une panoplie d’outils, d’un cadre émancipateur, de leviers pour lui permettre d’exercer sa raison critique dans une liberté que, sans aucun doute, l’environnement profane ne lui permettra qu’à peu d’occasions, voire jamais. La loge et la tenue sont donc, pour ces raisons, d’abord un espace et un temps de liberté et d’émancipation.

 

Philippe Foussier est l’auteur d’un livre de témoignage maçonnique paru en juin 2019 : « Combats maçonniques » dans la collection Pollen maçonnique chez Conform-édition.

Loge Reconnaissance et Amitié